À Pauline Yvonne Vallet-Léandri
(Extraits du Livre de Job.)
Job se lève. Il déchire ses vêtements. Il se rase le crâne. Il tombe par terre. Il se prostre. Il dit :
« Nu je suis sorti du ventre de ma mère.
Nu je retournerai là-bas
Yhwh donne
Yhwh prend
Que le nom de Yhwh soit béni. »
Job est irréprochable. Il n’accuse pas Dieu d’être fou.
***
« Je le sais :
tu peux tout
nul ne défait ce que tu trames
qui suis-je pour masquer tes desseins sans savoir ?
quand je les discutais je n’avais pas compris
ces merveilles dont je ne sais rien.
Écoute-moi
c’est moi qui parle
et c’est toi qui m’instruis
je te connaissais par ouï-dire
maintenant que mes yeux t’ont vu
je me dissous
je me console
dans la poussière et dans la cendre. »
« Que la porte de la vie est petite, que la voie qui y mène est étroite, et qu’il y en a peu qui la trouvent ! » (Saint Matthieu)
« Le temps est hors de ses gonds. »
En effet, ce dix-neuf juillet, notre mère est morte. Elle a attendu, avec une détermination souveraine, la date anniversaire de la mort de Jérôme, son petit ange blond. Elle avait quatre-vingt neuf ans, mais elle aurait dû vivre cent ans. Très peu de vieilles dames ont sa force, et son courage. Je l’ai accompagnée jusqu’au bout, pas un seul instant le temps ne m’a paru long, et je voudrais aujourd’hui que ce temps dure encore, et encore. Cette dernière année a été et restera sans doute la plus belle de mon existence. Elle aura été le grand, l’immense cadeau, que la vie a décidé de me faire ; car déjà le précédent mois de juillet m’avait causé une terrible frayeur. Je l’avais dit au cher médecin qui l’a si bien soignée : Petite Mère mourrait en juillet. Elle le savait, je le savais, et elle savait que je le savais. Pendant l’été 2002, je lui avais fait, parmi de nombreuses autres lectures, celle d’un merveilleux texte de Renaud Camus, « Les bonnes ».
Je te revois, chère Petite Mère, allongée dans ton lit d’hôpital, tout près du bord, l’oreille tendue vers ma bouche, dans un état de ravissement et d’attention intenses. Quand j’eus fini ma lecture, tu me dis : « Que c’est beau ! Relis-moi la fin. » Et aussi ces mots, que je n’oublierai jamais : « Nous ne sommes que deux… »
Et tant d’autres moments, à la chambre 105, à la 102, à la 208, à la 205, et pour finir, à la 211, où le temps était notre allié, nous prenant dans sa main veloutée et nous déposant au creux d’une phrase, d’un regard ou d’une attente.
Mais « voici l’aube qui [vient, et] veut boire la mer, en aspirer les profondeurs jusqu’à elle. » Cette heure blanche qui nous suffoque d’infini et nous paralyse d’effroi, je la retiens en moi, elle croît comme un grand arbre sans racines dont les feuilles plongent dans la nuit. Je voudrais pouvoir « enrouler le ciel » et « laisser parler la Parole », même si je sais que nul silence indemne ne saura plus m’habiter.
Qu’attendre désormais ? Pourquoi tendre l’oreille ? « Ainsi, nous ne sommes pas plus tôt nés que nous avons cessé d’être. » Ainsi le souffle vient à manquer alors qu’à peine nous savions inspirer ; ainsi nous expirons déjà alors que notre rire est encore frémissant ? Pourquoi continuer à écouter cette Parole pleine de silence, pourquoi aimer ces statues glacées (ou au contraire trop alanguies) qui peuplent le désert s’étendant à perte de vue ?
« Tu as éloigné ceux qui me connaissentde moitu as fait
de moi des horreurs pour eux
Enferméet sans issue
Mon œil est dévoréde deuil je t’ai appelé Adonaï tout le jour
J’ai ouvert vers toi mes paumes
Est-ce que c’est pour les morts que tu fais des miracles
Est-ce que les fantômesvont se mettre debout
Être reconnaissants à toi levez la voix
Est-ce qu’on proclame dans la tombe ta bonté
Ta foilà où tout est perdu
Est-ce qu’on connaît dans l’ombre tes miracles
Et ta justicedans la terre de l’oubli
Et moivers toi Adonaï j’ai crié (…) » (Psaume 88 (« Gloires », traduction d’Henri Meshonic))
Tu n’avais jamais assez de temps ; le temps était ton luxe, ton signe intérieur de richesse. L’expression que tu détestais par dessus tout : « Tuer le temps… » J’aimerais pouvoir croire que maintenant tu disposes de ce temps limpide et vertical, de ce temps béni dont la gratuité constitue le secret soleil de l’humanité.
Mais je ne sais rien. Je ne vois rien. L’opacité immobile d’une nuit sans nom envahit le Monde et sa terrible inutilité me ferme les yeux. « Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère. » Je voudrais te dire Adieu mais le souffle manque à nouveau, je voudrais te retrouver mais ma foi vacille, si elle fut jamais. Comme je souhaite que ton dieu me prenne par la main et me conduise vers toi ! Que les yeux qu’on ferme s’ouvrent sur une autre lumière, que les mains se referment sur les boucles blondes d’un ange léger, dont le nom m’échut comme un bond hors des ténèbres ! Laisse-moi au moins déposer un baiser sur ton front si beau, laisse au moins ma parole prendre la direction de ton éternel Midi, et pardonne, pardonne une dernière fois ma profonde bêtise !
« Jeunes filles, jeunes filles ! Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? » était la question —si vaste pour nous !— qui t’avait fait flamboyer dans cette communion du style… Pourquoi la nuit est-elle si grandiose, et notre cœur si étroit ? Comment se fait-il que l’on passe sans un souffle du printemps bénéfique à l’été maléfique ? Du printemps de l’inspiration à l’été de l’étouffement ? D’une saison emplie de jeunes filles souriantes à celle qui en enfer ternit les cadrans et apporte « l’affreux rire de l’idiot » ? Pourtant les jeunes filles parfois portent des noms qui guérissent, et dans leurs insomnies joyeuses on s’allonge comme en de profonds cercueils.
Est-ce que toutes les questions sont désormais interdites ? On le dirait. Ne restent que des réponses, de petites, toutes petites certitudes, proférées sans y penser par ceux qui n’ont jamais pris le temps de t’écouter, de s’asseoir près de toi, de se taire près de toi. Fermeture du monde, torpeur de la médiocrité “naturelle”…
Ainsi, donc, me le suis-je fait dire, il était dans l’ordre des choses que tu n’insistes pas, que nous n’encombrions pas les chambres d’hôpital, que nous ne mobilisions pas toutes nos forces pour que ta maison t’accueille, te fasse la place qui ne sera jamais remplacée, que tu l’habites pour qu’elle vive, que ta maison soit ta demeure ?! On entendit des phrases telles que « Place aux vivants ! », « acharnement », « simagrées », de jolies guirlandes d’encouragements semblant provenir du dernier des cercles de l’Enfer, accompagnées de leurs fétides clapotements… Voilà qui vient d’une belle humanité, toujours prompte à battre des mains devant l’obscénité ordinaire du sentiment déployé, mais réfractaire aux gestes simples de l’amour (sauver ; guérir ; tenir). Voilà qui vient doucement couronner une époque dont la « tripe sensible [ne parvient pas à masquer] le cœur dur ». La beauté de la Parole lui est bien entendu tout à fait étrangère, elle ne comprend même plus ce qu’on dit par là. Quoi, « la parole », cette logorrhée qui mastique les fentes par où survient l’angoisse de n’être que soi, et dans ce « soi » entendre ce grouillement lugubre de la multitude ? Mais pourquoi écouter ce « chant de l’aube », comment faire la différence entre parole et paroles, entre musique et musiques, lorsque chaque mot est désormais souillé, ou pis, bariolé et niais, lorsqu’en chaque son crisse l’ongle du dément ? Mais qui peut, dès lors, entendre « les voix instructives exilées » ? Qui veut encore habiter « une maison musicale pour notre claire sympathie » ? Qui cherche encore « quelque chose comme la clef de l’amour » ? Ah, Satan, tu as fini de retourner le sol, et ce monde est bien un monticule de poussière ! Il faudrait rire, et que ce rire soit sans fin, débarrassé de tout espoir, mais quelque chose me retient, « la foule des jeunes et fortes roses », ces visages de la Douceur.
Je ne regarde rien. Ou bien : je « regarde l’objectif, de [mes] yeux tristes, jaloux, peureux ». Quelle horreur ! Quel est cet objectif qui me prend, et me laisse sans pensée, à l’orée de ton visage nu ? Quel est ce néant qui approche, quel est ce secret impeccablement silencieux ? Je suis aveugle puisque je ne te vois plus, et Dieu est sourd puisqu’il ne m’exhausse pas. Je regarde l’objectif qui me prend l’amour, je le regarde droit dans les yeux, et je ne comprends pas. Son œil est sans histoire ; plus loin, c’est le Rien. « Avance un peu, qu’on te voit ! », toi que mon grand-père Jérôme appelait « la belle des belles ». Mais rien, et encore…
Et, face à rien massif, à ce massif de rien, on se demande : Tenir parole, oui, mais quelle parole ? À quoi doit-on être fidèle ? À qui ? Ton corps est là, près de moi, j’ai baisé ta bouche il y a quelques heures à peine, et pourtant mon corps sait que ce n’est pas ton corps. Il savait l’infinie souplesse de la Tendresse, il ne trouve que la glace du rocher couché. Me penchant vers toi, je me heurte à l’acier de la terreur. Où demeures-tu ?
Je lis : « L’intérieur est entre nous, personne ne peut rien comprendre ». J’ai mal de respirer ; je sens à nouveau l’étouffement, quand, dans la chambre 211, comptabilisant tes inspirations, je me surprenais à respirer à ton rythme, et m’étouffais de ce trop d’air, trente-deux par minute. « Je vais mourir en toi, et tu mourras en toi. » Et, plus loin : « C’est oui. »
C’est oui à Toi. Mais, fermement, indiciblement, interminablement, c’est Non, soyons très clairs, c’est bien « non » au reste. Chaque fois qu’on m’a expliqué que j’avais tort, j’ai eu raison. Chaque fois. Se battre sur chaque geste, à chaque heure, dans chaque chambre, devant quiconque. Vous qui entrez ici, sachez tout de suite que ce sera non, et encore non. Mais bien-sûr que non ! J’ai aussi entendu des phrases admiratives, les longues heures ici, la fatigue, le sacrifice… Malentendu radical. Aucun sacrifice, aucune fatigue dans l’amour, et les heures bien trop courtes ! Le monde aurait pu s’écrouler alentour que je n’aurais pas bougé le petit doigt. (Croit-on que je découvre que le mal, que la douleur existent ici-bas ? Mais je m’en arrange, figurez-vous !) J’étais là pour toi, j’étais là pour toi avec moi. Et j’ai perdu.
Il est six heures du soir. Tu prends le livre, de ta main gauche. « Illuminations ». Tu regardes attentivement la couverture, l’approches de ton visage, l’inclines (on dirait que sa tranche te fascine tout particulièrement…). Je te dis : « C’est un ange… Un ange… comme toi ! » Puis, de mon doigt, je suis ce qui est écrit, comme si mon doigt lisait, pour toi : « Il-lu-mi-na-tions ». Je parle très lentement. « À travers les textes sacrés ». Tu regardes le livre, tu me regardes, regardes à nouveau le livre, tu le fais tourner sur lui-même, comme un soleil miniature, puis tu le poses sur le lit, c’est trop lourd. Tu as fait un gros effort, en tout cas c’est ce qu’il me semble… Je te dis : « Tu es mon bonheur. Tu es mon grand bonheur ! Il faut que tu me laisses te rendre un peu, un tout petit peu de tout ce que j’ai reçu de toi ! Tu sais : je ne suis là que pour toi ! Tant que tu auras besoin de moi, je serai là… » Tu bouges ta jambe valide, rythmiquement, puis tu fais cette mimique, si fréquente depuis que tu es ici : tu lèves les yeux au ciel, tu hausses les sourcils, plutôt, et tu pousses un soupir.
Cette après-midi, je t’ai apporté une branchette de lilas. Tu as souri, l’as prise, l’as portée à ton nez pour en sentir le parfum.
Je te lis Le Cantique des cantiques. Tu as du mal à respirer, aujourd’hui. Il est quatre heures de l’après-midi. J’aime ce que je vois depuis cette chambre. Rien d’extraordinaire pourtant. Une école, des murs, des toits, un peu de ciel.
Je suis à gauche du lit, assis sur une chaise verte. Il fait gris. Aucun bruit, sauf celui de l’oxygène et celui de l’eau du chauffage. Parfois des ronflements, ou des raclements liquides, et, au même moment, ton ventre (est-ce ton ventre, ou bien tes poumons ?) fait un bruit sourd, rond et pourtant liquide, ou semi-liquide. J’écoute. (Tu te souviens, lorsque je t’ai fait entendre la Passion selon saint Matthieu, pour la première fois ? (Ce que c’est qu’écouter, qu’aller jusqu’en l’autre pour en ramener de l’ailleurs… (Et puis aussi cette religion, si mal connue…))) Parfois, tout s’arrête, tu ne respires plus du tout, tu ne bouges plus du tout. Et puis, ta tête se tourne vers moi, ta main gauche réclame la mienne, tu ouvres les yeux, me regardes, esquisses un sourire, infime et gigantesque ! Il me semble que pour la douceur de moments comme ceux-là je pourrais donner ma vie. Ton souffle est mon souffle. Ton visage est mon visage. Est-ce que je te parle trop ? C’est possible ; tu es épuisée. Mais comment interrompre cette conversation sans fin qui me maintient en vie ? Comment ne pas te dire que ce que tu m’as donné n’existe pas dans ce monde-ci ? Comment ne pas te dire que je suis là ?
Ta main est sur la mienne. Je ne bouge pas. Je regarde la « feuille des positions » : côté gauche ; dos ; côté droit ; dos ; fauteuil ; dos… Aujourd’hui, j’ai reçu un petit mot de Siu Qxe, de ce personnage exquis que nous aimons tous les deux. J’aimerais à nouveau te faire partager mon plaisir à le lire. Tu veux bien ? Et puis cet appel de Luc, aussi. Sa voix douce, délicate, lente. Mais tu ne connais pas Luc…
Dans la ville, tout près d’ici, certains s’inquiètent pour leur argent. Entassement. Mort. L’année dernière, ici-même, tu me parlais de deux choses : ton tombeau et ta demeure ; en confondant un peu les deux. Être quelque part. Il faut bien être quelque part. N’est-ce pas, Mon Dieu ? C’est bien Vous qui avez donné lieu à ma mère, et qui lui avez prêté ce corps, afin que je puisse l’aimer ! Nous sommes tombés sur terre ; parmi les vivants, croyions-nous…
Mais les vivants sont sourds et ils ont créé ce dieu à leur image… Dommage !
« Vous étiez là, Seigneur, et ne répondiez point ! »
Maintenant que ses yeux Vous ont vu, ne pouvez-Vous me la rendre, que je me console, dans la poussière et la cendre ? Rendez-moi mon éternelle Jeune-fille, et je ne Vous accuserai pas d’être fou !
Car elle ne m’aurait jamais abandonné.
Jérôme Vallet
(Requiem de Duruflé)